XIXe siècle – Main d’ire pour voix d’or

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    Abi San
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    XIXe siècle – Main d’ire pour voix d’or

    Moncourt se retournait sur la marche, d’Esranges lui fit signe qu’il le suivait.

    A deux pas, les lueurs des fenêtres de l’estaminet voisin se reflétaient dans les flaques du boulevard. Il avait vu tituber cette fille, bousculée à la porte, accroupie maintenant dans la ruelle, comme prostrée. Elle était pieds nus ; ses cheveux déliés la ceignaient jusqu’à la taille, à la manière d’une seconde peau, tannée, animale, de cuir massif.

    Il suivit une intuition, la rejoignit.

    Elle ne bougeait pas ; elle serrait des étoffes dans ses mains, il vit du sang en caillot entre ses doigts. Elle n’était pas misérable ; sa dentelle était fine, et son visage surtout, d’angulaire beauté primitive. Ses sourcils comme passés au charbon, sa toison épaisse de châtaigniers répandue depuis ses épaules, ses yeux qui semblaient d’or bruni, allumé sous une bougie.

    – Que fais-tu ici, prononça lentement d’Esranges, à tordre ton sang dans la nuit ?

    Elle releva les yeux, dans une intensité qui se propagea en lui. Il la prit par les bras, la mit debout.

    – Vas-tu rester prostrée sur toi-même ? Une place de trottoir ne te convient pas. A deux pas, tu peux me suivre dans une chambre.

    – Je ne suis pas une fille ! siffla-t-elle.

    Sa voix était puissante, soulevée dans une vibration qui pulsa dans son sang.

    – Qu’es-tu alors ?

    – Je suis une actrice. Je déclame des vers.

    – Sur une drôle de scène ; avec des coupés comme public ?

    – Il m’a mise dehors. Il ne voulait pas payer. Il a bourré mon ventre de coups ; du sang a coulé de moi.

    – Alors, laisse-moi te conduire là où tu habites.

    Elle avait reculé d’un pas, elle tenait d’une main encore ses tissus maculés.

    ­­– Pourquoi le ferais tu ? l’interrogea-t-elle en fermant un peu ses paupières de chair lourde.

    – Tous les hommes ne sont pas des rustres, à vouloir te rouer de coups de manière malpropre. Certains peuvent mieux apprécier pour quelle œuvre ton corps est fait.

    – Tu m’enjôles ? Je te plais, alors. Moi, c’est l’élégance de ton habit qui me séduit.

    Elle se coulait contre lui, lascive ; il l’écarta.

    – Je croyais que le titre de fille te faisait battre le sang ?

    – Seigneur, sous votre main, je suis une hétaïre ! Le sang de mon désir coule jusqu’en mes ongles.

    D’Esranges eut un demi-sourire ; il prit, entre ses doigts, ceux de la fille qui palpita.

    – Il est vrai, tu déclames tes vers. Je te prends, Nééra, je te conduirai chez toi à l’aurore.

     

    Il entra avec elle dans la maison aux volets clos ; la tenancière leur jeta un coup d’œil, ne fit aucune remarque à leur venue. D’Esranges s’engageait, en coutumier des lieux, à travers un premier passage, ouvert derrière des tentures de pourpre qui faisaient usage de porte. Il passa deux couloirs, un escalier. Il ouvrit une porte d’encadrement vermeille, au bout d’un corridor aux murs recouvert de tapisseries d’or.

    La pièce qui se dégagea devant eux était grande, éclairée de trois lustres au plafond et de trois flambeaux sur une cheminée ; elle contenait deux alcôves de part et d’autre de la porte, recélant chacune une couche voluptueuse aux baldaquins épais. Un angle comme en une tourelle prenait l’espace au centre, devant la fenêtre, abritant une banquette arrondie, une table de chêne sculpté et trois fauteuils tendus sous leur tissu satiné, de violet éteint.

    Moncourt se tenait dans l’un des fauteuils, une fille nue penchée à lui, sur l’accoudoir.

    – Quelle belle de pénombre nous offres-tu là ? interrogea-t-il, lancinant, comme d’Esranges refermait la porte de la chambre.

    Le jeune homme déposait sa canne, son chapeau ; il avança vers l’actrice, ôta lentement la capeline qu’elle avait rabattue sur elle, qui dissimulait son visage.

    Elle apparut.

    Il y eut un murmure ; deux filles étaient assises au profond de la banquette : elles avaient réagi à la vue de l’actrice.

    Elle était pleine, voluptueuse dans la forme affirmée de son corps, sa toison la drapant.

    – Ne crains rien, prononça d’Esranges en s’asseyant dans un fauteuil. Prends place, il n’y a que du plaisir pour vous ici.

    Elle restait debout, offerte sans gêne aux regards, fixant un point sous la fenêtre.

    – Enchante notre soirée, continuait d’Esranges. Déclame, puisque c’est ton art et que te voici en posture dramatique.

    – Une actrice ? intervint Moncourt. Ramassée dans le caniveau ? Quel poison, tes fantaisies !

    Les trois filles riaient ; celle de droite sur la banquette s’était approchée derrière d’Esranges, elle ouvrait sa chemise, caressait son buste de deux doigts, en descendant vers la ceinture.

    – Est-ce que le trac vient avant le talent ? insistait d’Esranges. Si tu crains notre public, qui ne redouteras-tu pas ?

    L’actrice tourna ses yeux, dans une expression féline, vers le jeune homme.

    – Que souhaitez-vous entendre ? demanda-t-elle de sa voix lourde, pleine d’inflexions charnelles.

    – Le Poison, tiens ! répondit Moncourt. Pour les circonstances de ta venue. Goûtes-tu aux rimes baudelairiennes ?

    Elle haussa les épaules ; ses cheveux glissaient sur les étoffes de son vêtement, d’Esranges croyait en percevoir l’écoulement feutré.

    – Je ne connais pas de poèmes obscènes.

    – Moncourt, écris-lui ses vers ! lança d’Esranges. Une feuille, une plume, rapporte-moi cela, continua-t-il, levant un doigt vers la fille qui se tenait penchée derrière lui.

    La fille ondula, docile, marcha vers la table, fit jouer un mécanisme, prit un feuillet, une plume et un encrier d’un vert sombre dans une incurvation du bois. Elle les porta à Moncourt, se retourna devant lui sans mot dire, s’accroupit ; il se pencha, appuya le feuillet sur la chair nue de ce dos incurvé, écrivit avec un soin de calligraphe tandis que la seconde fille, dégageant à son aise le pantalon qu’elle avait ouvert, inclinait sa bouche pour l’entreprendre.

    – Par le pied raidi du Forgeron, remarqua Moncourt sans cesser d’écrire. Si quelque erreur se logeait sur cette feuille vive, ce ne serait pas de mon seul fait.

    L’actrice scrutait d’Esranges, sans s’extraire de son immobilité.

    – Tu veux écraser les balcons de la pierre de ton regard ? interrogea le jeune homme, allumant une très fine cigarette, de papier noir. Les parterres attendent ton visage ; ils se soulèveront dans la chaleur exhalée de ta peau. Je vais t’aider à te hisser hors du boulevard. Je serai ton mécène, voici la nuit auguste de tes faveurs.

    Moncourt terminait sa versification. Il fit crisser sa plume au bas du feuillet, la lissa entre ses doigts, humidia la pointe et la rangea, avec une précision d’orfèvre, dans l’interstice suggéré au bas des reins dénudés ; la fille se releva, reprit la feuille et la plume de ses deux mains en même temps, apporta les vers à d’Esranges.

    Il se leva, tendit le feuillet à l’actrice.

    – Apprends-moi cela, et déclame. Tu as sept minutes. Si ta prestation est pitoyable, je te rends à ta ruelle d’estaminet. Mais je sens, je sais, que tu vas lever de toi une force que j’attends.

    Elle tendit la main, se figea dans sa posture, et plissant les yeux, fit œuvre de mémoire intérieure.

    D’Esranges avait sorti une montre de son gousset, dont il faisait jouer la finesse de la chaîne entre les doigts. Il ouvrit le couvercle, fit claquer sa langue doucement, régulièrement, referma enfin le couvercle dans un bruit sec.

    – Fin du temps imparti.

    Elle releva les yeux, fit glisser le feuillet hors de sa main, sur le plancher. Elle redressa son port de tête, sembla grandir dans la pièce.

    Le vin sait revêtir, commença-t-elle dans un chuchotement rauque qui semblait la lie profonde d’un puits asséché, le plus sordide bouge… d’un luxe miraculeux. … Et fait surgir plus d’un portique fabuleux… Dans l’or de sa vapeur rouge… Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
    D’Esranges leva la main ; l’actrice s’interrompit.

    – Moncourt. Entends-tu bruire le glissement du vin dans l’intérieur des gorges ?

    – Mon ami, je vois le bouge, je ne vois pas le miracle.

    D’Esranges se plaça devant l’actrice.

    – Ta voix doit nous étouffer, comme un serpent dans notre gorge – nous gorger, de vin, de sang, jusqu’à saturation. Je veux finir ivre, à t’entendre, je veux chanceler. Tituber du ravissement de ton rapt.

    Elle serrait les lèvres.

    – Déshabille-toi, lui intima-t-il.

    Un éclat brûlait dans les prunelles sombres de l’actrice, elle n’esquissa pas un geste.

    – Tu te caches derrière tes habits. Je te veux à nu. Je veux te voir déployer ta force brute.

    Elle ne se décidait pas.

    – Si tu m’enlèves à ma raison, il y a là pour toi la vie : faubourg, attelage, parures, bijoux. Je ne te veux qu’entière. Et je te donne en scène, au théâtre de la Bastille.

    Elle mordit sa lèvre inférieure, d’un petit mouvement qui accentua le rictus de sa lèvre supérieure.

    – A nu, répéta d’Esranges.

    Elle passa lentement ses mains dans son dos, dégrafa des tissus, fit glisser d’elle ses habits. La robe se froissa sous les formes pulpeuses de sa chair de bouleau apparu.

    Elle releva son port de tête plus haut encore. Elle semblait Phryné se défiant de Praxitèle, avant de plonger dans les eaux de la mer.

    – A présent, prononça d’Esranges, que feras-tu de ton corps ? Recommence.

    Elle prit une inspiration.

    Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux…

    D’Esranges levait la main de nouveau.

    – Tu le peux, se contint-il d’un ton menaçant. Sors-la ! Sors cette puissance ! Cette vibration qui résonnera depuis ta chair. Je veux du feu, un feu qui brule le bas ardent de ton corps ! Je vais te l’extraire de tes entrailles si tu n’es pas capable de le laisser jaillir.

    La fille assise sur la banquette éclata soudain de rire, dans une teinte de grelot.

    – C’est une fessée que vous lui décrivez, monseigneur !

    Elle se levait, venait enlacer le torse du jeune homme.

    – Crois-tu qu’elle aime cela ? demanda d’Esranges en penchant la tête.

    – Toutes les femmes de plaisir aiment cela, sourit la femme à son oreille.

    L’actrice fixait de nouveau le point de la fenêtre, immuable.

    – Es-tu une femme de plaisir ? interrogea d’Esranges.

    Elle ne répondit pas, en sa posture statuaire ; elle avait cueilli à ses genoux une étoffe et s’en couvrait la nudité, les bras ramenés en croix devant elle. D’Esranges vit le frisson qui avait couru sur ses avant-bras.

    – Laisse cette étoffe, prononça-t-il d’un ton froid.

    Elle courba son poignet dans le creux de son animale pilosité, serra l’étoffe entre ses cuisses.

    – Laisse !

    Elle fit retomber l’étoffe qui se froissa en sa finesse à ses pieds ; elle incurva la nuque, attendit, les mains l’une sur l’autre, en triangle de nacre au bas de son corps de courbe.

    – Donne-lui ce qu’elle attend.

    D’Esranges avait parlé à la fille qui l’enlaçait ; elle se détacha de lui en gloussant, s’approcha de l’actrice à pas feutrés. Une femme nue devant une femme dénudée. Elle la frôla, leurs aréoles s’effleurèrent, leurs poitrines se durcirent en même temps ; leurs bassins appuyèrent l’un sur l’autre comme deux duvets rencontrés.

    D’Esranges recula, s’enfonça dans le fauteuil qu’il avait tourné vers cette scène vivante.

    La respiration de l’actrice soulevait son buste ; la fille passa une main sur sa hanche, caressa ses reins lentement. Elle tourna autour du corps ; pour la première fois, l’actrice se mouva, tourna avec elle pour accompagner son mouvement, rester buste contre buste.

    Moncourt avait sur ses genoux son encombrante qui lui embrassait les lèvres et qu’il écartait pour contempler la scène.

    – A ce point de votre échange, prononça-t-il gravement, sois aimable de me renseigner : son intimité illumine-t-elle ?

    La fille avança soudain la main, l’actrice sursauta ; elle avait passé ses doigts à l’intérieur de sa vulve, elle les ressortait, luisants ; elle les brandit en riant vers le chandelier du plafond, dans les lueurs dansantes de l’alcôve.

    Ma sœur est un ruisseau sur des roches, chantonna Moncourt. Un torrent dans les vallées. Corrige son cours avant qu’elle ne se transforme en nixe.

    Les deux corps s’étaient immobilisés ; la fille restait debout, de biais contre les hanches de l’actrice, qui la fixait d’une pupille d’encre dangereuse. La fille frappa soudain ses fesses : une fois, deux fois, trois fois ; elle la regardait droit dans les yeux dans la résonnance de sa paume claquant sur la chair bombée comme sur une bannière déployée. La bouche de l’actrice se serrait, la jointure de sa mâchoire blanchissait. Elle avança soudain les mains pour saisir l’achetée à la gorge, dans une force sortie de son ventre.

    – Ne fais pas cela, intervint d’Esranges.

    Les yeux de la fille cillaient ; elle tenta de dégager l’étreinte des doigts de marbre pressant sa gorge, mais l’étau ne se desserrait pas.

    D’Esranges se leva, saisit les deux poignets de l’actrice et les écarta d’une secousse ; elle avait tourné ses prunelles incandescentes vers lui, il eut le sentiment qu’elle allait lui cracher son brasier au visage. Il la gifla, dans un éclat qui résonna dans la pièce. Elle porta instinctivement ses doigts à sa joue, le sang lui montait au visage.

    La fille reculait, enserrant sa gorge marquée d’une ligne rouge.

    – Je sais l’art de l’estocade, se hacha l’actrice dans la menace de la demie-pénombre qui l’absorbait. La prochaine fois, je lui passe une lame au travers du corps.

    – La prochaine fois, tu écouteras mieux ce que je te demande – ne fais pas cela, ici. Tu es chez elle. Quand bien même je suis ton hôte.

    Elle le regardait toujours dans une intensité de bête mordante. Il la gifla une seconde fois. Ses yeux se fendirent.

    – Je vous interdis, se saccada-t-elle.

    – Et moi, je t’impressionne, ricana d’Esranges. Entends-tu ta voix ? elle vibre. Enfin. Tu dois parler avec tes émotions vives, les convoquer, aussitôt que tu le désires. Les connaitre. Laisse-moi t’aider jusqu’au bout. Reprenons cette fessée.

    – J’étoufferai de mes doigts celle qui approchera, chuchota l’actrice.

    D’Esranges fit un pas contre elle, saisit entre ses mains puissantes la douceur bombée de la chair nue sur la chute de ses reins. Elle frémit, sembla s’alanguir. Elle relevait la fierté indomptée de son front ; il eut un demi sourire.

    – Préfères-tu que ce soit moi ? ce sera moins doux, crois-moi.

    Le sifflement court de sa respiration passait entre ses lèvres. Il lui prit le poignet, de sa main gauche.

    – Quel est ton nom ?

    Elle ne répondit pas ; les formes offertes de sa chair se soulevaient dans leur éblouissante nudité.

    – Libre à toi de ne pas te livrer. Je vais t’enseigner une autre forme d’abandon. Tu m’appartiens cette nuit, je t’ai cueillie dans ta ruelle.

    Il l’entraîna vers la tourelle en angle de la fenêtre, elle avait enjambé le flot de ses tissus à ses pieds, le suivait sans se raidir dans la lueur des bougeoirs dansant sur les ombres incurvées de sa peau.

    Il la fit passer devant lui, la plaça devant la table de chêne, près de la banquette ou s’était assise la fille à la gorge striée, les genoux ramenés sous elle, dans ses plis de chair chaude.

    – Étends tes bras, serre le bois de la table sous tes doigts. Reste face à la banquette. Que ta proie voit ton visage d’étrangleuse pendant que le feu te consumera.

    – Non ! s’écria l’actrice qui se retourna, dans un sursaut de résistance.

    – Si tu ne veux pas te livrer à moi, prononça lentement d’Esranges, alors ramasse tes nippes, passe cette porte et va au diable.

    Il y eut un instant de suspens. L’actrice mordit sa lèvre inférieure, de son rictus appuyé. Elle fixa d’Esranges dans une intensité renouvelée.

    – Uniquement vous, murmura-t-elle comme en une abdication.

    – Uniquement moi.

    La fille, sur la banquette, avait déplié son corps gracile ; elle traversa la chambre, s’approcha de la porte, trouva la canne de d’Esranges et lui apporta, comme une offrande d’argent, à plat sur ses deux paumes. L’actrice avait cillé.

    – T’es-tu déjà livrée à une fessée ? interrogea d’Esranges.

    Elle secoua la tête.

    – Alors, c’est à ma main que tu t’abandonneras.

    Il fit un signe à la fille qui haussa les épaules et recula, la canne d’argent glissant entre ses doigts. Elle revint prendre place sur la banquette, posa la canne sur l’étendue de la table.

    – Retourne-toi vers la fenêtre, prononça d’Esranges vers l’actrice.

    Elle se retourna lentement, renversa sa gorge palpitante sous la couronne de lierre de sa chevelure. Elle sentit la main du jeune homme se poser sa hanche, son bras glisser sous son ventre pour la maintenir, son corps appuyer contre le sien.

    – Recommence, prononça-t-il lentement, à son oreille. Depuis le commencement.

    Elle eut une longue respiration.

    Le vin sait revêtir…

    Il resserra son étreinte, à bras le corps, fit résonner ses fesses d’une claque puissante. La blancheur de porcelaine de sa chair se teinta d’une légère coloration rose. Elle avait tressailli. Elle s’interrompit dans sa diction, creusa son ventre. En son silence, d’Esranges ouvrit le feu ; elle sentit la chaleur scintillante d’un rideau déversé de claques la recouvrir.

    – De quoi es-tu revêtue ? Je veux que tu sentes la chaleur du vin nouveau, l’ivresse ! que tu te gorges de sensation, jusqu’à perdre tête et corps. Recommence !

    Le vin sait revêtir… le plus sordide bouge…

    Elle déclamait, dans l’assourdissant déluge qui la noyait brutalement. Elle sentait les claques tomber sur l’intimité livrée de sa peau, sans s’interrompre, brûler sa chair, en une cadence ininterrompue, alterner sur chaque parcelle du centre arrondi de son corps. Elle avait cambré ses reins, ses ongles s’étaient incrustés dans le bois de la table. Elle peinait à reprendre le fil de son élocution poétique, elle luttait entre la perception décuplée de ses sens, le toucher de cette paume d’airain qui cinglait le tissu tendre de sa nudité, l’assaut sonore qui lui traversait les tympans et le combat de sa mémoire qui lui filait entre les yeux clos ; elle ne voyait plus les filles qui la regardaient depuis la banquette, tout entière concentré dans ce feu reçu sur ce corps, qui la soulevait depuis les nervures de ses fesses, remontait par son ventre jusqu’au cœur, et lui sortait par les lèvres.

    – Abandonne toi ! sors le brasier de ta voix !

    Il avait enroulé son bras autour de son corps, il la ceignait au plus près, ne cessait pas d’abattre sa main sur les anneaux vivants de sa chair qui tressautait, rebondissait ; il l’interrompait sans cesse, à chaque hémistiche, la traquait comme un cocher d’attelage affolant ses montures de son fouet dans la nuit, sous une tempête formidable.

    – Recommence ! Encore ! Reprends depuis le vin !

    Elle mordit ses lèvres sauvagement, sentit le goût du sang s’insinuer jusqu’à sa langue. Le feu de son corps l’irradiait, elle était tombée sur les coudes, sur la dureté du bois la soutenant ; il ne cessait pas. Elle étouffa un sanglot au plus sourd de ses entrailles, se redressa comme une louve à la patte arrachée par les dents d’un piège, et déclama de nouveau, du plus vibrant de ses intonations.

    D’Esranges se suspendit dans cet accent nouveau, perceptible ; il interrompait son traitement.

    – La voilà, ta gloire, prononça-t-il comme elle achevait son quatrain. Elle survient. Le perçois-tu, ton miracle ? ton portique fabuleux ? L’or surgit de sa vapeur rouge.

    Il caressait la chair écarlate de ces fesses offertes, comme enfumées, embrasées entre ses doigts ; les frôlements de ces mains, en ses extrémités, la firent haleter. Elle retomba sur les avant-bras.

    – Continue, l’entendit-elle prononcer en son dos. Le chemin n’est pas terminé.

    L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes…

    – Redresse-toi ! Déploie-toi ! deviens l’illimité !

    Il caressait toujours, sous l’impétuosité de sa voix, de sa main en suspens, le feu de ses fesses traversées.

    Allonge l’illimité… Approfondit le temps, creuse la volupté…

    Elle sursauta, raidit son cou ; il reprenait, assénait de nouveau un rythme claquant, brusque et plein, sur l’arrondi de ses chairs.

    – Creuse ta voix ! Densifie ta puissance !

    Et de plaisirs noirs et mornes… Remplit l’âme au-delà de sa capacité…

    – Apprends ce que signifie remplir ! rassasier ! Je vais t’enseigner comme le vide est proche du plein.

    Elle s’affaissait sur la table, il la saisit à plein corps, s’assit sur le rebord de chêne sculpté, la bascula sur sa jambe droite, étendue sur le bois, et fit déferler sur elle une salve sans fin. Elle ne résistait pas, les bras ramenés sous sa poitrine, le visage noyé dans les lacs de sa chevelure renversée. Elle avait fermé les yeux, creusé les reins, et elle s’abandonnait sur le jeune homme, dans le fracas tumultueux des claques assourdissantes, bourdonnant dans ses oreilles, submergeant la chambre close.

    Il suspendit soudain la vigueur de sa puissance ; avec une tendresse inouïe après ce moment, il la redressa très doucement par les coudes. Elle reposait sur sa jambe, éreintée, comme délassée en chaque parcelle de ses membres percés à nu, dans un flottement irréel, bienfaisant.

    – Ton âme est-elle remplie, au-delà de sa capacité ? interrogea-t-il dans le calme de la pénombre.

    Elle acquiesça doucement ; il la releva tout entière, la fit se tenir contre lui.

    – Recommence à présent. Du début.

    Elle le fixa, fit siffler sa respiration entre ses dents, déclama de nouveau. Elle récitait sans faillir, paraissant psalmodier, dans une solennité sacrée, vibrante, contenue. Il ne l’interrompit pas.

    – Continue, l’encouragea-t-il, au terme des deux premiers quatrains.

    Il l’avait attirée contre lui, les mains posées sur la chaleur irradiant sa chute de reins.

    Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

    De tes yeux, de tes yeux verts,

    Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…

    Mes songes viennent en foule

    Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

    D’Esranges leva la main, elle s’interrompit, comme fragile, la gorge contractée.

    – Tu tiens toute émotion terrestre entre les vibrations de ton être. C’est ma force et ma puissance que je t’ai inoculée. Ton corps nait sous ta voix, il claque comme une bannière. Achève.

    Elle avala sa salive, approcha ses lèvres des siennes, fit pointer un instant sa langue aigüe, reprit.

    Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

    De ta salive qui mord,

    Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,

    Et, charriant le vertige,

    La roule défaillante aux rives de la mort !

    Elle se tenait, de nacre et de pourpre, colonne d’incarnat dans la pièce angulaire, et le silence tomba sur elle.

    Moncourt, depuis son fauteuil, leva les mains pour applaudir lentement. Les trois filles ne souriaient plus dans les lueurs des flambeaux, leurs regards éveillés dans la sensualité animale de l’instant qui rayonnait jusqu’à elles.

    – Très édifiante, cette première répétition, prononça Moncourt. Je ne dirais pas que tes méthodes sont académiques, mais du moins produisent-elles l’ivresse du vin nouveau.

    D’Esranges eut un demi-sourire ; il souleva l’actrice entre ses bras, la porta vers la couche déployée. Elle entoura le cou du jeune homme de ses bras laiteux, fit reposer sa joue sur son épaule et sa chevelure se déversa comme un rideau retombé.

    – Tu ne seras pas une actrice de boulevard. Tu es sublime. Les âmes vont se prosterner à tes pieds d’albâtre. Tu les enlaceras des rets de tes émotions et ils se pâmeront devant la scène qui te fera apparaître. Tu as appris dans la force et dans la domination, nul corps de chair ne luttera plus contre toi. Je te prénomme Voix d’Or.

    Il la déposait sur la couche, voluptueuse ; il passa un doigt sur sa gorge, sur ses lèvres. Elle abaissa ses paupières, sentit la douceur extrême du baiser qu’il y déposait. Il lui vint le désir de rendre son âme.

    #76904
    Sacha
    Participant


    C’est brillant, luisant comme des doigts sortis d’un triangle de nacre !

    « Il l’interrompait sans cesse, à chaque hémistiche, la traquait comme un cocher d’attelage affolant ses montures de son fouet dans la nuit, sous une tempête formidable »

    Ça tue, ça. Ce style riche et décadent. Tout à fait stylé. 

    En bon voyeur, j’ai beaucoup aimé la présence de Moncourt et de cette assistante un peu serpentine qui suggère des coups-bas et qui tend des cannes de bois.

    Mais sur le fond, je ne peux que me récrier : ce sont les actrices qui corrompent les écrivains, pas l’inverse. Victor Hugo était juste un angelot priapique avant de rencontrer Juliette Drouet. Ce sont les lèvres des actrices qui font que les pauvres poètes fascinés écrivent des vers licencieux. D’ailleurs, tu l’as bien dit : si certains vers sont boiteux, c’est de la faute de celles qui offrent leur corps nu comme pupitre et leur bouche pendant les horaires de travail.

    Merci @abi-san de nous avoir traîné dans ce beau bordel. 

    • Cette réponse a été modifiée le il y a 2 années par Sacha.
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