XIXe siècle – Maje entre en service

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    Abi San
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    Maje – mise en se(r)vice

    Les grilles du domaine s’ouvrirent devant la voiture attelée qui la menait, comme elle entendait l’Angelus sonner au loin, dans la vallée. Midi. L’ardeur du milieu du jour. Elle respirait, enivrée de bonheur. Cette place, elle l’avait eue. A l’audace, seule. Elle était venue à pied du village. Une fois, trois fois, douze fois. Repoussée toujours par les serviteurs des communs. Mise dehors, écartée sans manière du château.

    Il y a trois jours, alors qu’elle attendait une nouvelle fois devant la haute grille cadenassée du domaine, affermissant une stratégie acharnée, elle avait entendu une voiture, lancée sur la route. Elle s’était retournée d’un bloc, avait reconnu l’attelage, entre mille. Le fils du comte approchait ; lui-même.

    Elle ne laisserait pas passer cette chance.

    Elle s’était plaquée entre les barreaux si étroits, dans la souplesse de son corps de chat, s’étirant, se contorsionnant, pour faire passer en oblique ses épaules, son buste, ses reins… elle était passée. La tête en dernier, enserrée aux tempes dans cette étreinte de rouille et de fer forgé ; dans une détermination plus farouche que cette dureté de la matière autour d’elle.

    Elle avait attendu, du bon côté du domaine. Attendu que l’attelage survienne devant la grille, s’arrête et que le cocher la remarque sans sourciller. L’homme à tout faire ; elle connaissait tout de lui : son visage, son allure, son habit – hormis sa voix.

    Il portait une lourde clé à la ceinture ; il sauta à terre en la fixant sans mot dire, ouvrit la grille dans un grincement discordant, lui un signe de la tête pour lui indiquer de passer.

    Elle restait immobile ; il fit un pas vers elle, elle bondit de côté.

    – Hors d’ici, indiqua-t-il de son intonation neutre, rude et nette.

    Elle entendait sa voix, pour la première fois. Elle sentit courir sur la peau de ses bras des frissons de bonheur. Il avançait vers elle ; elle se laissa saisir par le bras. Il la mit dehors sans égard ni brutalité, remonta en en se hissant d’un bond sur son siège, fit passer la voiture, et descendu de nouveau, sa clé attachée solidement à sa ceinture, referma sur lui la lourde grille.

    Elle se coulait de nouveau à travers les barreaux, à l’extrémité du battant de gauche, contre le mur du domaine ; il siffla entre ses dents.

    Elle se retrouva devant lui ; dans son émoi, elle haletait.

    – Je veux servir ici. Je le servirai. Je peux tout faire. C’est ma place !

    Il lui serra le bras avant qu’elle n’achève ; elle souffrit de la force d’enserrement de sa poigne.

    – Fille de marché, tu vas repasser par où tu t’es glissée et ne plus revenir si tu ne veux pas que je me charge de t’apprendre les bonnes manières par une volée de bois vert. Tu comprends, chat sauvage ?

    – Je servirai ici. Je veux lui parler. Laisse-moi lui parler.

    – Dehors.

    Il la poussa vers les barreaux ; elle se débattit, poussa des cris ; il lui mettait déjà sa main sur la bouche, lui écrasant les lèvres et le nez.

    – Tais-toi ! Disparais !

    Elle résistait, le dos contre les barreaux.

    C’est alors qu’elle entendit, détaché dans la clarté pâle de ce petit matin, un bruit de portière. Elle tourna les yeux vers la voiture : il apparaissait, sur la marche, debout dans la lumière blanche du soleil d’hiver.

    Le fils du comte sauta à terre, lestement, corrigea un pli de son habit et se coiffa de son chapeau qu’il tenait à la main.

    – Qui est cette fille, Aloïs ?

    – Une fille du village, Monsieur.

    – Je le devine. Que veut-elle, à crier haro sur notre passage ?

    – Une requête dénuée de bon-sens, Monsieur.

    – Je veux entrer à votre service, s’écria-t-elle, je sais tout faire ! Je connais les sources, les plantes, les remèdes ! Je sais réparer le cuir, je sais préparer les viandes, je sais accoucher ! je veux servir au château !

    Elle s’était redressée, de son jeune corps vibrant. Aloïs restait contre elle, il tenait son bras, attendant un signe de d’Esranges qui semblait la toiser.

    – Tais-toi, prononça le fils du comte, de son intonation froide, mesurée.

    Maje se suspendit.

    – Qui t’a autorisé, reprit d’Esranges, à m’adresser la parole, avant que je ne te le permette ? Je n’ai nul besoin de toi, ni de tes dons. De contorsionniste, d’accoucheuse ou d’ensorceleuse. Je ne saurai que faire de tant de talents.

    – Je dois battre au lavoir, je ne suis pas faite pour cela ! je veux être au…

    – Tais toi, t’a-t-il dit ! l’interrompit Aloïs, recouvrant de nouveau le bas de son visage de sa poigne de géant.

    Elle se tordit les lèvres sous l’écrasement de cette paume puissante.

    – Elle passe par la grille, Monsieur. C’est la fille née de la Marije. une semeuse de désordre. Pas de père. Persifleuse, encanaillée, sans toit autre que la charité depuis que la mère est morte. Perchée au clocher de l’église pour découvrir le monde de plus haut.

    D’Esranges avança tranquillement, s’arrêta devant Maje.

    – Pourquoi veux-tu me servir ?

    Aloïs relâchait de nouveau son étreinte ; elle essuya le coin de ses lèvres.

    – Pour battre au lavoir, ­je dois vivre chez le vieux, sur la rivière. Il m’attouche contre du pain. Vous comprenez ?

    – Quel âge as-tu ?

    – Dix-neuf années révolues, je crois ; je suis née cinq calendriers après vous, Monseigneur, le même mois, je le sais : ma mère me l’a assez dit, et sept ans après votre laquais.

    D’Esranges eut, dessiné sur son expression, un sourire indéfinissable ; il s’appuya sur sa canne, fit demi-tour dans l’allée. Le cœur de Maje s’affola. Il partait. Elle perdait sa chance.

    – Si vous ne me prenez pas au château, s’écria-t-elle, je partirai en ville, je me prostituerai ! Vous aurez cela sur la conscience ! Prenez-moi ! je brûle pour ces tours depuis toujours, ma place est ici, je le sais. Ma mère a servi votre mère pour votre venue au monde, c’était votre accoucheuse ! Elle m’a tout appris. Vous lui devez cela, maintenant ! Et à moi aussi.

    D’Esranges se retourna dans l’allée.

    – Ah, je te le dois ?

    Il fit jouer un doigt rêveur sur le pommeau de sa canne, se tourna vers son valet.

    – Je continue à pied, Aloïs. Envoie-moi cette créancière tenace. Dans mon bureau, dans trente minutes. Avant cela, je te laisse le soin de l’aider à se départir de ses petits airs assurés, à commencer à rentrer dans l’humilité de la condition qu’elle réclame. Comme tu l’entendras… je te fais confiance pour mesurer ton traitement à l’aune de la situation.

    – Ce sera fait, Monsieur.

    Maje avait relevé la tête dans la vague menace qu’elle décelait dans ces propos. D’Esranges s’éloignait, dans l’allée des châtaigniers.

    Elle entendit la voix d’Aloïs de nouveau, tourna son visage.

    – Une dernière chance pour toi, chat sauvage. Fuis, passe par là où tu es passée et ne reviens plus. Je dirai que tu m’as échappé.

    Elle le fixa, sans faire un mouvement. Il siffla entre ses dents, se contint.

    – Tu la veux donc, ta correction ? tu n’as pas compris que j’allais te la donner, et rudement ? Fuis, je te dis.

    Elle redressa la tête, se campa pour lui faire front.

    – Je servirai ici, comme toi, martela-t-elle distinctement.

    Il la considéra un instant. Elle vit qu’il durcissait sa mâchoire.

    – Chat sauvage, moi aussi, je suis orphelin. Et moi aussi, je suis déterminé. A cause de cela, je vais te faire une faveur aujourd’hui. Une seule. En guise d’accueil. Je vais te corriger à l’abri des regards de la cour. La prochaine fois, ce sera devant les communs. Et sans pitié.

    Il l’avait prise par le bras ; elle serra les lèvres, ses yeux étincelaient. Elle s’arc-bouta, le griffa sur toute la longueur du bras quand il l’entraina vers les bosquets de l’enceinte de la muraille. Il prit ses deux poignets dans sa main gauche, la souleva comme un fétu de paille et la porta en travers de son épaule tandis qu’elle se raidissait.

    Il se penchait et ramassait des branchages par terre, qu’il assemblait dans une main. Il se baissa enfin, l’allongea sur une rambarde de pierre à sa hauteur ; elle se tordait, il avait posé sa main gauche pleine de branches sur son dos et de l’autre, il relevait ses jupons.

    – Je t’interdis ! fulmina-t-elle. Je te tuerai ! Tu entends, je te tuerai dans ton sommeil si tu portes la main sur moi !

    – Je t’attends, chat sauvage. Ne te débats pas comme cela, si tu veux que cela passe plus vite.

    Il avait baissé brusquement les tissus qui protégeaient ses fesses ; elle sanglota de rage et d’humiliation, voulut échapper à sa main sans y parvenir. Elle sentit l’air passer sur ses reins dénudés et le mouvement des branches au-dessus d’elle. Elle serra les dents. La volée commença. Les branches la cinglaient au bombé de sa chair, se relevaient, retombaient, sifflaient dans les airs ; elle eut l’impression d’abord de ne pas sentir la douleur. Juste une sensation de brûlure et de honte lui dévorant le visage, bourdonnant contre ses tempes. Puis les branches entrèrent dans les chairs plus profondément, retombèrent encore, la parcoururent à travers un sillon qu’elle sentait se gonfler sur sa peau. Elle se sentit consumée par un feu inconnu, dévorant.

    – Première leçon : lorsque la grille est fermée, tu n’entres pas, tu ne sors pas. Tu demandes à qui possède la clef. As-tu compris ?

    Elle serrait la mâchoire, sans répondre ; il continua.

    – Je répète. As-tu compris ?

    Elle se mordit les joues pour ne pas lui adresser une parole, se concentrant sur la brûlure de ce fouet de forêt qui lui irradiait le bas du dos.

    – Libre à toi, chat sauvage. Tu rendras les armes plus vite que ma main.

    Une nouvelle série de volées la cingla ; elle sentit une branche se briser net sur sa chair, poussa un premier gémissement dans cet impact. Il fouettait durement, elle n’allait pas tenir longtemps.

    – Je répète une dernière fois. As-tu compris ?

    Les branches se soulevaient au-dessus d’elle, elle eut besoin de souffler.

    – Oui, murmura-t-elle enfin, les avant-bras pris dans la poigne d’Aloïs, coincés dans le dos au-dessus de ses jupons.,

    – Bien.

    Il faisait une pause. Elle libéra ses mains, caressa ses fesses, toujours allongée sur le ventre, la joue collée sur le froid de la rambarde de pierre, les cheveux épars.

    – Assez soufflé, chat sauvage ? Deuxième leçon. Es-tu prête ?

    Elle ne répondit pas ; il la prit par l’arrière des cheveux pour lui relever la tête ; elle se dégagea d’un coup d’épaule brusque, voulut le griffer au visage. Il lui tordit le poignet de nouveau au creux de ses reins, reprit la volée avec une force accentuée.

    – Deuxième leçon. Tu ne retardes pas le maitre. Tu lui adresses la parole lorsqu’il te la donnes, tu fais ce qu’il te commande de faire. Sans broncher.

    Elle mordait de nouveau ses joues. Il lui semblait qu’il frappait toujours au même endroit, et qu’elle allait prendre feu de sa brûlure.

    – Va au diable, murmura-t-elle en entrouvrant à peine les lèvres, sursautant sous un nouvel élan cinglant des branches sur sa chair labourée.

    – Calme-toi, chat sauvage. Après ta correction, libre à toi de partir ou de rester. Tu pourras te frotter les fesses et passer cette grille. Mais pas avant que je ne t’aie fait rendre ta petite résistance. Considère que c’est dix années de ta vie que je redresse, pour te faire rentrer ici. Et dedans, compte tes petits sauts au clocher.

    Une branche s’était brisée sur elle de nouveau, du milieu de l’une des volées. Elle poussa un cri dans cette cassure nette sur sa chair ; sa force s’étiola dans son esprit, elle entra en rémission.

    – Pitié ! gémit-elle. Je ne peux plus…

    Il suspendit son bras au-dessus d’elle.

    – ­Deuxième leçon, je répète – tu fais ce que dit le maitre, sans broncher. Tu exécutes. Que cela te plaise ou non. Compris ?

    Elle ne répondit pas, sentit aussitôt la cingler une nouvelle volée, une seconde, une troisième qui lui arracha son ultime résistance.

    – Oui, oui ! s’écria-t-elle.

    Elle paraissait sangloter, ne se débattait plus. Il jeta à ses pieds les branches souples qui lui restaient dans la main gauche.

    – C’est tout pour aujourd’hui, chat sauvage. Retourne-toi.

    Elle se retourna, fit retomber ses jupes en se frottant les fesses. Elle le regardait, son œil n’était plus brillant des meurtres qu’elle échafaudait. Elle le considérait, comme hébétée, dans l’attente assouplie de ses instructions.

    – Je t’ouvre la grille, si tu veux rentrer chez toi.

    Elle fit non de la tête. Il frotta la manche de sa chemise, pleine d’éclats de bois.

    – Si tu suis les préceptes de cette maison, il t’acceptera. Il n’aurait pas pris sinon la peine de me demander de te corriger. J’ai fait ce qu’il a exigé ; sors de nouveau tes griffes, une fois, et je le ferai de nouveau avec plaisir, de moi-même. Tu as compris ?

    Elle hocha de la tête.

    – Alors, suis-moi.

    Elle remettait en place le désordre de ses jupes. Étonnamment, un calme suivait les tumultes de la tempête qui l’avait submergée. Elle considéra l’ombre de géant du valet. L’âge d’être son aîné – l’âge d’être son amant. Elle les observait depuis ses dix ans, ces deux hommes qui passaient parfois, à toute allure lancée dans le village. Qui ne lui jetaient jamais le moindre coup d’œil. Aujourd’hui, elle l’avait appris, pendant qu’il l’enserrait à bras le corps sous son amas de branches cinglantes : il l’avait vue sur le clocher. Il n’avait rien dit, mais aujourd’hui, si. Considère que c’est ta vie que je redresse… Une bouffée monta en elle. Personne ne se souciait d’elle, depuis près de dix années. Elle sentit qu’elle était arrivée, dans ce domaine ; arrivée en son port. Une joie éclata en elle. Elle eut presque envie de rattraper le cocher pour se blottir dans ses bras, submergée d’émotion. Il s’était occupé d’elle. Elle avait, durant ces instants brûlants, accaparé toute son attention. Pour te faire rentrer ici…

    Aloïs ne se retournait pas ; il lança, par-dessus son épaule.

    – Hâte le pas, chat sauvage, si tu ne veux pas d’une deuxième volée. Ce n’est pas le bois qui manque, tu verras, dans le domaine.

    Elle sentit un flottement se répandre dans son bas-ventre, et ses fesses la brûler sous ses jupes. Elle lui emboita le pas, se hissa à côté de lui résolument, sur la banquette du haut de la voiture, comme il s’emparait du long fouet fin qui claqua ; les montures s’ébranlèrent. Maje frissonna. Le château lui apparaissait au bout de l’allée.

     

    • Ce sujet a été modifié le il y a 2 années et 1 mois par Abi San.
    #76501
    Monsieur Jones
    Maître des clés


    Domestiquer un chat sauvage qui passe son temp, perché au clocher de l’église pour découvrir le monde de plus haut… Le genre d’objectif qui ne laisse pas indifférent. Joli !

    Faites de vos fesses le plus bel endroit de la terre...

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