La vingtaine en voyage – Paris-Caracas-Bogota

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  • #78137
    Abi San
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    La vingtaine en voyage – Paris-Caracas-Bogota

    – Lève le pied, on est largement à l’heure.

    Je lève le pied de l’accélérateur ; je serre à droite et je serre les dents. M’engouffrer dans le vide, au plus vite. Dans ce vide qui m’attend, au bout de cette autoroute, et qu’on en finisse. Dans trois heures, il sera parti. Paris-Caracas. Charles de Gaulle-Simòn Bolivar. Envolée Venezuela. Rendez-vous dans six mois, mon amour. Hiroshima, c’est reparti.

    – Abi, arrête. On en a déjà parlé cent fois. Tu ne vas rien voir passer. Je t’attends en Colombie, dans trois mois si tu veux. Dès que tu lâches ton boulot. Tu n’es pas obligée d’attendre septembre.

    Cause toujours. Il a vidé toutes ses affaires de la péniche, fait place nette depuis deux semaines, et le trou qu’il laisse dans mon cœur ressemble à la béance de mes tiroirs sans ses vêtements, de mon mur sans ses décos, de mon djembé sans sa guimbarde.

    – Je croyais qu’il fallait rire de tout, tout le temps ? Arrête de serrer les lèvres ! Arrête d’accélérer ! je t’avais dit que ce serait trop dur de m’accompagner.

    Terminal 1, 2 et 3. En vue. Voie de dégagement. Clignotant. Silence. Il ne dit plus rien. Je voudrais lui dire de parler, de parler, de m’abreuver de sa voix, de ne pas me laisser penser, mais aucun son ne passe ma gorge. Tour de contrôle. Parkings longue durée, sur la droite. Fais quelque chose, dis quelque chose ! Ne me laisse pas, parjure. Attends-moi. Ne pars pas.

    Parking souterrain, -1, -2. Place H29. Voyant vert. Je clignote pour m’engager.

    – Gare-toi plus loin. Au bout de l’allée.

    Sa voix a jailli du silence, sans crier gare ; je hausse un sourcil. Il a mis la main sur le volant, m’a empêchée de manœuvrer.

    – Tu sais très bien pourquoi. Là-bas, on sera tranquille.

    Mon cœur résonne plus fort ; une étincelle se rallume dans cet étouffement opaque qui m’enveloppe depuis ce matin. Je lui jette un coup d’œil, il me regarde, me prend soudain le menton pour le tourner vers lui.

    – C’est ça qu’il te faut pour te délier la langue ? C’est ça dont tu as besoin ?

    Je me dégage d’un mouvement du visage, conduit sans un mot au bout de l’allée. H63. Toutes les places sont en voyant vert ici.

    Je me gare avec une précision de pointilliste, m’y reprend une deuxième fois pour me centrer parfaitement dans cet alignement de places vides. Il me considère sans un mot, je n’ose plus le regarder.

    – Terminées, tes petites manœuvres ?

    Je tourne la clé de contact, il me tourne le visage vers lui pour la seconde fois.

    – Maintenant, tu vas me dire ce qui t’angoisse, ce qui te trotte dans la tête, avant que je t’aide à relâcher la pression.

    Mes lèvres sont sèches, scellées, toute l’humidité de mon corps est en train de me remonter au bord des yeux. Libère-moi. Libère-moi de l’explosion de ma peine indicible. Tu as tout entre tes mains. Fais-le, vite, sans que je ne te demande rien.

    – Abi, c’est ça que tu veux ? c’est comme cela que tu veux que l’on se sépare, maintenant ?

    Bien sûr que c’est cela que je veux, traitre de déserteur ! Bien sûr que c’est comme cela que tu me feras ployer à toi de nouveau dans une telle submersion de mes émotions.

    Je me heurte à ses yeux sans répondre.

    – Eh bien, tu sais quoi, ça tombe bien : on a tout le temps pour régler cela.

    Il me lâche la main, détache sa ceinture de sécurité, sort de la voiture. La portière claque, je reste indécise. Qu’est-ce qu’il fait ? Il a fait le tour par l’arrière. Il ouvre déjà ma portière, me prend le bras pour m’extraire de ma place.

    – Viens par là. On sera mieux derrière.

    Il m’a attirée à lui, sur la banquette du fond. M’a couchée à lui sans que je ne proteste aujourd’hui, ni de corps, ni d’esprit ; je me sens anéantie, inerte. Je ne sais même pas comment me mettre pour m’étendre sur lui sans me cogner quelque part. Je sens qu’il me dévêt, rageusement, d’un seul coup, je me cambre pour la forme. Je n’aime pas ses arrivées massives sur ma nudité, sans préchauffage. Je sais qu’il veut que sa main me fasse plus mal que son départ, mais aujourd’hui, ce dont j’ai le plus besoin, c’est de son amour.

    Les premières claques tombent, cinglantes, plus sèches que des cordes rugueuses ; désagréables. J’ai l’impression qu’il craquèle ma peau, qu’il ne sait pas faire ; je reviens à la réalité, donne un à-coup de mon corps pour m’étendre moins péniblement sur lui. Tout me fait mal, même cette position forcée. Je sens le siège conducteur poussé violemment sur ses rails ; c’est moi qui viens de l’enfoncer vers l’avant avec mon pied. Tout grince artificiellement dans cet habitacle étroit et resserré. Il enserre mes hanches, continue sa besogne en une salve qui me semble surjouée.

    Sa main se suspend, il me maintient sans un mot, appuie sur mes reins. J’entends les pas qui approchent, l’écho qui nous rejoint, je souris. Par la vitre, je vois passer un homme plongé dans son téléphone, tirant sa valise ; il nous dépasse, ne nous voit pas, ou feint de ne pas nous voir.

    Je me rallonge, en appui sur mes coudes, le visage dans le dossier du siège. Profite, Abi, c’est ta dernière fois, avant six mois… laisse-toi aller, arrête de te raidir… Il patiente pour reprendre, se répand en caresses sur ma peau qui commence à se détendre, à s’assouplir ; qui, par sa tendresse, cesse de se défendre. Je sens enfin la naissance de cette chaleur bienfaisante, irradiée depuis les reins, dont j’aime tant être enveloppée.

    – C’est mon départ avant le tien qui t’oppresse, ou l’idée de prendre l’avion sans moi ?

    Qu’est-ce que j’aime lui parler, dos à lui, quand il caresse ma peau offerte, étendue sans défense, sans protection. J’abomine l’avion, il le sait. Mais entre ses mains, en cet instant, la sensation pour la première fois que tout ira bien. Les deux claques qui résonnent de nouveau sur ma chair sont les premières que j’aime.

    – Réponds avant que je continue !

    Je ris. Je commence presque à aimer l’incongru de cette position, coincée entre trois sièges et deux portières, la plus incommodante de ma vie.

    – L’idée de prendre l’avion toute seule, évidemment ! Je m’en fous, de ton départ !

    – Je le savais.

    Il a repris, et cette fois je me laisse aller. Est-ce lui qui s’y prend mieux, est-ce moi qui consent à recevoir ? Je ne sais pas ; ce qui compte, c’est que la magie opère. J’ondule, j’oublie, j’accepte. La voiture est remplie du bruit sûr de sa main, de sa certitude martelée qui me rentre dans les oreilles, m’enserre, me rassure.

    Tu peux partir, mon amour, parce que je vais te garder sur moi aujourd’hui ; et demain, quand tu auras disparu, je n’y penserai plus.

    J’aurais voulu qu’il s’occupe de moi plus fort, maintenant, plus longtemps dans cette sérénité retrouvée, mais son sac de voyage l’appelle dans mon coffre : ses cris sont plus attractifs que ceux que je ne pousse pas. Il fait durer un peu le moment, me redresse pour me prendre dans ses bras. Fini. Rendez-vous dans six mois. Enlacés sur la banquette, la pointe de mon cœur revient ; je mords mes lèvres. Occupe-toi de moi sans fin. Il ne me reste que la merveilleuse brûlure répandue sur mes fesses.

    – Tu sais quoi, Abi ? je te propose un deal. Dans trois mois, dans quatre mois, dans six mois, quand tu veux, quand tu me rejoindras à Bogota, je t’attendrai à l’aéroport, et la première chose que tu me diras, c’est combien de fois tu as eu peur dans cet avion. Combien de fois tu t’es laissée submergée par l’absurde, par l’inutile de tes angoisses. Je veux que tu les comptes, toutes, depuis l’embarquement jusqu’à l’arrivée. Toutes les pointes, toutes les paniques, tous les stress, toutes les larmes même. Et le nombre que tu me donneras, ce sera le nombre de claques que tu recevras, pour ta première fessée en Colombie. C’est mon cadeau de départ, pour ton cadeau d’arrivée. Ça te va, comme pacte ?

    J’éclate de rire entre les larmes qui me sont venues. Voilà comment me parler. La plus belle attente en perspective. Gratinée. L’addition à venir la plus salée de mon existence de voyageuse. Il me sert dans ses bras, il est plus soulagé que moi de m’avoir retrouvée, vibrante et pleine, remplie de rires et de chaleur, pour partir au loin l’esprit tranquille. Toute ma paix, pour une fessée !

    Un couple dépasse la voiture dans l’allée du parking, nous regarde sortir tous les deux de la banquette arrière, la femme me sourit. Je souris plus qu’elle. Je voudrais donner au monde la plus belle manière de canaliser la force brute de mes émotions. Je me sens plus légère que le souffle levé d’une main ; même au moment de l’étreindre, ce déserteur, au seuil des portes de l’embarquement.

    Quand je reviens au parking, la chaleur de mes reins diffuse en ceinture de force bienfaisante, mon siège conducteur est piqué vers l’avant, le nez sur le tableau de bord. Je souris à ce dernier vestige de notre dernière présence. Je souris en le remettant sur ses rails ; je fige mon sourire en constatant que le mécanisme ne se bloque plus. Vers l’avant, vers l’arrière, le siège glisse à chaque mouvement ; le coup de pied que je lui ai lancé dans ma ruade initiale lui a été fatal.

    Je sors mon téléphone, pour un dernier texto.

    – Max, putain, mon siège conducteur est déboité !! Je l’ai latté avec mon coup de pied, tu n’aurais pas pu baliser le terrain ??

    – Bonus massif dans six mois, pour tes inconséquences et ta mauvaise foi. Bonne route. Fais attention à toi. Rendez-vous à Bogota.

    Les nues de mon cœur se sont dissipées, la lumière me jaillit sur le visage à la sortie du parking souterrain, tandis que je m’agrippe au volant pour ne pas glisser en arrière sur mes rails, dans la pente de la route et la chaleur de mon fessier.

    Une heure de conduite en traction sur le volant, sans penser à rien d’autre que l’effort pour maintenir à niveau un corps et son siège – on ne parle pas assez des bienfaits physiques de la fessée.

    #78138
    Paulparis
    Participant


    Je n’en sais rien… mais ça sent le vécu. Bravo

    #78161
    Fred
    Participant


    Superbe récit.

    L’on ressent la boule que l’on a dans la gorge qui nous empêche de prononcer une parole, les regards évités pour ne pas partir en sanglots, l’attachement que l’on a à ne pas se séparer tout en sachant que c’est impossible.

    Puis la fessée libératrice, sans doute pour les deux.

    Magnifique. Bravo

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