Répondre à : Ah, ces dames du temps jadis!

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#24904
francois-fabien
Participant


La scène se passe le 15 août 1804, à Boulogne, où Napoléon décore de valeureux soldats. C’est la duchesse Laure d’Abrantès qui raconte :
« Il y avait plus de courage qu’on ne pourrait le penser de sortir en ce moment, surtout pour une femme. Il faisait un vent comme ceux qui règnent dans la Manche aux approches de l’équinoxe d’automne, et la manière tourbillonnante dont les drapeaux flottaient au-dessus du trône annonçait à madame B.que sa robe et ses jupons éprouveraient le même effet. Mais elle répondit à nos observations qu’elle les retiendrait avec ses mains; et nous la vîmes, en effet, manoeuvrer pendant quelque temps avec assez de bonheur pour que les choses fussent décentes. L’empereur, occupé de ce qui se passait à quatre vingts ou cent pieds au-dessous de lui, continuait à arpenter vivement la terrasse sans quitter cet espace dont il ne sortait pas. MadameB., qui ne pouvait bien le voir là où elle s’était placée, voulut, pour son malheur, quitter le côté de la baraque qui regardait le trône; par ce mouvement elle s’exposa à toute la furie du vent, qui venait de redoubler avec d’autant plus de violence qu’un ouragan arrivait avec rapidité et menaçait de terminer cette belle journée d’une manière désagréable, surtout pour tous les légionnaires qui devaient dîner sous des tentes. L’empereur, excessivement contrarié, parlait haut et d’une façon assez énergique pour exciter au plus haut point l’intérêt curieux d’une personne fort capable, par son esprit, d’apprécier Napoléon, et qui devait désirer le voir de près dans un moment où le grand homme se rapprochait un peu de l’humaine nature. Elle oublia la tempête et tourna, comme je l’ai dit, l’angle de la baraque. Dans cet instant, une bouffée de vent frappe madame Bol… et,s’engouffrant sous une grande capote qu’elle portait, il fit dénouer les deux rubans qui la retenaient; madameB., qui avait une perruque, et qui sentait qu’elle allait suivre le chapeau, laissa les jupons pour courir au plus pressé; mais le vent, qui voulait entrer dans quelque chose, se mit à tourner avec colère autour de madame B., qui, pour le dire en passant, était immense, et, sans aucune retenue, se mit à soulever jupons et robe. Ce fut alors que le plus pressé fut d’aller au secours de la partie inférieure; le chapeau fut abandonné à ce vent malhonnête, qui l’emporta, qui emporta la perruque, qui emporta tout, et madameB. sauva l’honneur de ses jambes, mais demeura en enfant de choeur devant Napoléon, qui, précisément en cet instant, se retournait, croyant parler au ministre de la marine qu’il avait fait appeler. Il faut convenir que l’épreuve était difficile pour l’empereur : il était impossible de ne pas rire à la vue d’une personne extrêmement grosse, présentant une tête grasse, blanche et ronde, et, avec tout cela, une physionomie fort égarée, et des mains cherchant à retenir des jupons que le vent continuait toujours à vouloir mettre à pleine voile. L’empereur se conduisit néanmoins très-bien: il ne put retenir un sourire en passant près de madame B., mais il fut imperceptible. »

Laure d’Abrantès. Mémoires (Livre VII ; chapitre IX)

Pour ceux que cette période intéresse, les Mémoires de la duchesse d’Abrantès, qui comportent 18 volumes et fourmillent d’anecdotes, sont disponibles gratuitement sur Gallica, le site de la BNF.

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