Jean-Jacques et la bibliothécaire matée

Jean-Jacques et la bibliothécaire matée

« Mademoiselle, pourrais-je avoir un renseignement sur…

- Attendez. »

Silence pesant et regard lourd de la jeune bibliothécaire.

« D’abord : bonjour, dit-elle d’un ton rogue qui semblait dire : je vais vous apprendre la politesse.

- Oui oui, très bien, bonjour mademoiselle…

- Madame. Ou bien rien du tout, je préfère. Mademoiselle a disparu des documents officiels.

- Mais il n’y a rien d’officiel et...

- Bon, que voulez-vous ?

- Vous avez l’air si jeune alors...

- Ce n’est pas une question d’âge, c’est sexiste. Est-ce que je vous appelle un damoiseau ?

- Attendez je ne suis pas un perdreau de l’année et…

- Ce n’est pas une question d’âge ! Maintenant dites moi ce que vous avez à dire. »

L’homme était un peu décontenancé par la tournure que prenait cet échange alors qu’il ne demandait qu’un simple renseignement. D’une élégance un peu désuète, la cinquantaine passée et portant beau, il gardait un coté vieille France et avait la faiblesse de croire que cela lui donnait un certain charme auprès de la gente féminine. Mais de toute évidence ce n’était pas le cas avec Aurélie. Elle avait 23 ans, brune aux yeux clairs, de taille moyenne avec une jolie silhouette lorsqu’elle marchait, mais là elle était assise derrière son bureau face à Jean-Jacques. Elle n’était pas d’un tempérament particulièrement revêche mais elle avait appris à son école de com à imposer le protocole du bonjour. D’où ce "D’abord : bonjour" qu’elle imposait, à l’instar des conducteurs de bus ou des vendeurs de la fnac. Quant à "mademoiselle", ce n’était pas l’argument du sexisme supposé qui l'avait fait réagir de cette façon mais tout un ensemble de facteurs : elle trouvait ce type vraiment trop ringard et son ton condescendant.

« Je répète, que voulez-vous ?

- Je cherche un film, où est le département des cassettes vidéo ? »

Le coup des cassettes vidéo était trop beau pour qu’Aurélie n’en profite pas.

« Décidément vous vivez au vingtième siècle ! Cela fait une éternité que les cassettes vidéo ont disparu. Vous êtes du genre à ne plus écouter les vinyles au moment où ils redeviennent à la mode. »

Elle s’étonnait elle-même de son ton. Une voix lui disait de ne pas aller trop loin mais un certain sentiment de confiance très émoustillant la poussait à continuer.

« Allons bon, plus de cassettes, et comment regarde- t-on un film ? dit Jean-Jacques.

- Eh bien cher monsieur, avant que tout le monde ait ses films sur son ordi ou téléphone on utilisait un objet qui s’appelle DVD.

- Heu dévédé ?

- Oui, Digital Versatil Disc. Et pour cela il faut un lecteur », dit-elle comme parlant à un demeuré.

Jean-Jacques connaissait évidemment l’objet en question, mais tel un chasseur ayant choisi sa proie il voulait tester et titiller cette jeune femme.

« Eh bien montrez moi où sont ces dévédés comme vous dites.

- Au fond sur la droite entre les livres d’art et le tourisme. »

Plusieurs minutes s’étaient écoulées lorsqu’Aurélie vit ce monsieur revenir bredouille. Elle ne savait pas si cela allait être une source d’ennui ou si ce petit jeu allait continuer à l’amuser. Remettre à sa place un emmerdeur fait partie des petites joies de la vie.

« C’est curieux je ne trouve pas le film en question.

- Sans doute cherchez vous par titre.

- Oui, bien sûr.

- Et vous n’avez pas remarqué qu’ils étaient rangés par réalisateurs : A comme Woody Allen, Almodovar, Aronovitch ?

- Aïe, c’est ennuyeux : je ne connais pas le nom du réalisateur.

- Eh bien nous allons chercher grâce au magnifique logiciel de notre bibliothèque. Quel est le titre du film ?

La secrétaire.

- La secrétaire, La secrétaire attendez…. Sorti en 2002, réalisateur… Steven Shainberg, là vous abusez ! C’est à la lettre « S » comme « secrétaire », vous pouviez pas chercher un peu, j’ai autre chose à faire.

- Merci mademoiselle vous êtes très aimable.

- Ah d’accord !

- Qu’est ce qu’il y a, c’est encore mademoiselle qui vous défrise ? »

(La voix de Jean-Jacques changeait imperceptiblement, il l’utilisait comme un instrument de musique, sachant créer un crescendo très progressif avant la tempête. Là on en était qu’au début.)

« Non mais c’est la photo du DVD, bravo ! Vous n’avez pas vu de film depuis l’existence de la cassette vidéo et c’est pour voir un porno.

- Pas du tout, c’est un film tout en finesse et qui ne manque pas d’une certaine profondeur. »

Aurélie fait pivoter l’ordinateur pour montrer l’écran à Jean-Jacques qui commence à trouver que tout cela prend une tournure intéressante. D’autant plus que cette discussion attirent les oreilles indiscrètes d’usagers feignant de feuilleter quelques bouquins.

« Et ça c’est tout en finesse peut-être ? Monsieur nous la joue galanterie française, les vieilles valeurs se perdent et gna gna gna et puis on reluque des nanars sur le cul de la secrétaire ! »

Tout le monde connaît l’affiche de ce film montrant cette jeune femme de dos penchée en avant en jupe courte et bas couture, véritable appel à la fessée.

« Ah ah ah, trop naze le vieux, bonjour le Tatruffe.

- Vous voulez dire Tartuffe sans doute.

- Bon moi je fais mon métier, nous n’avons plus ce DVD, emprunté par un autre vieux pervers dans votre genre.

- Ne trouvez vous pas, Mademoiselle, que vous poussez le bouchon un peu trop loin ? D’abord "vieux" puis "pervers". D’autre part il s’agit non pas d’un nanar mais d’un très bon film qui décrit les incertitudes d’une jeune femme peu sûre d’elle et qui trouve le bonheur auprès de son patron, et ceci grâce à une petite séance thérapeutique d’un genre un peu particulier, thérapie que je réserverais bien à une certaine personne qui commence À ME LES BRISER MENUE. »

Aurélie n’écoutait plus, se levant en espérant que ce curieux personnages la laisse tranquille, le jeu ne l’amusant plus du tout. Jean-Jacques la suivait le long des rayonnages, continuant à parler.

« Laissez-moi vous expliquer en quoi consiste cette thérapie.

- Écoutez, foutez-moi la paix, vous êtes tout ce qui doit disparaître. Pour vous les femmes sont des petites choses pour vous amuser.

- Mais c’est un jeu très sérieux, et elles aussi elles s’amusent avec moi.

- Elles doivent être masochistes alors.

- Pas faux, mais pas dans le sens où vous l'entendez.

- Ouais, masos, antiféministes, obsédées par le regard que porte sur elle le mâle dominant.

- Mais non, ça n’existe plus ça, j’ai beaucoup d’amies féministes. »

Pendant que Jean-Jacques disait cela, son cerveau se mettait à fonctionner à 300 à l’heure. La bibliothèque était grande, presque vide. Ils étaient entre deux étagères métalliques remplies de livres rangés de façon compacte, donc personne ne les verrait. Oui mais on allait les entendre, surtout si la petite réagissait trop vivement. Alors ?
Alors tant pis, la surprise la laisserait sans voix, sinon il s'enfuirait.

Hop, il l’empoigne par la taille. Et il avait raison : aucune réaction, elle est en état de sidération. Rien pour s’asseoir : pas grave, il restera debout. Elle est immobilisée, penchée, avec un popotin idéal pour la fessée. Mais c’est surtout toute la discussion qui précède qui en fait un sujet idéal : la mégère apprivoisée. Non, pas une mégère, le mot est vilain : plutôt la rebelle matée. Une petite dizaine de claques bien senties sur la jupe, pas plus, soyons prudent.

La fessée terminée elle se relève. Va t-elle hurler au secours ? Non, elle est silencieuse, rouge de honte et de confusion, un trouble certain l’a envahi.

« Allez-vous en. Je ne dirais rien mais allez vous en, tout de suite. »

Jean-Jacques risque un "à bientôt" dans les yeux. Puis il s’en va. Il croit entendre derrière d’une voix éteinte presque imperceptible...

« À bientôt ». 

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